Il y a quelques temps, une sœur nous proposait de venir l’aider durant sa garde de nuit dans une maison de retraite. Une occasion que nous ne pouvions refuser : aider notre sœur, analyser un milieu inconnu, et être témoin que certaines institutions acceptent que des sœurs voilées puissent travailler en leur sein.

La découverte d’un univers créé pour combler un manque

Tout le monde possède de nombreuses idées quant à ce qu’est exactement une maison de retraite. On s’imagine un endroit froid, avec des personnes âgées en fauteuil roulant, un endroit sans vie : en somme, le seuil de la mort.

Nous avons demandé en premier lieu à notre sœur si son emploi n’était pas trop contraignant. Elle nous a avoué que les horaires de nuit lui permettaient de pratiquer la prière de nuit et l’apprentissage du Qûran — mais aussi que ce travail que beaucoup jugent « ingrat » est tout simplement un rappel quotidien pour elle. Un rappel du Majestueux qui appelle à profiter de son temps avant que le temps ne retire la force, la mémoire et la vie aux êtres humains, par Sa volonté.

Quand nous poussons la porte de cette maison de retraite, il fait noir, et les habitants sont déjà dans leurs chambres, endormis. Une lumière douce nous guide jusqu’à la salle réservée au personnel de nuit. La sœur met sa tenue afin de procéder au change des personnes les plus dépendantes, puis, munie de sa torche pour ne pas réveiller, elle débute sa garde.

La rencontre avec des âmes qui témoignent de leurs histoires

Alors que nous découvrons l’endroit où vivent une vingtaine de personnes, une femme d’à peine 60 ans allume la lumière :

— « Bon, je vais au travail. »
— « Mais non madame, vous devez retourner dormir. »
— « Non, non, je vais être en retard. »

La sœur la raccompagne dans sa chambre. Elle nous explique que cette femme n’a plus « la raison » — les conséquences de la maladie d’Alzheimer, el hamdouliLah. Chaque nuit, cette dame se réveille en pensant être en retard pour aller travailler : les automatismes de toute une vie.

Nous entrons dans la chambre d’un pensionnaire d’environ 90 ans. Sur les murs, des photos d’anniversaires, de réunions familiales, de petits-enfants, des portraits parfois jaunis par le temps. Puis nous le voyons lui, sur son lit médicalisé, amaigri. Nous ne reconnaissons pas cet homme malgré les multiples portraits affichés.

La première chose qui nous est venue à l’esprit : La hawla wa la quwwata illa billah. Allah donne la force, donne la vitalité, donne sans compter — mais un jour Il reprend tout. Laissant l’homme à ce qu’il a acquis de bon comme de mauvais. Cette image est gravée dans notre mémoire : la capacité entière appartient à Allah.

Dans la chambre suivante, une vieille femme réveillée cherchait « Maurice » — son mari décédé depuis de très nombreuses années. Elle prit la sœur pour lui, lui demanda s’il avait bien pris ses affaires qu’elle venait de repasser. Nous la quittâmes, la laissant continuer à appeler : « Maurice, reviens ! »

﴾ Tire bénéfice de cinq choses avant cinq choses : ta vie avant ta mort, ta santé avant ta maladie, ton temps libre avant ton activité, ta jeunesse avant ta vieillesse, ta richesse avant ta pauvreté. ﴿

Rapporté par Al Hâfiz Al Hâkim

Des rituels qui soudain nous paraissent des miracles

Nous avons aussi vu cette nuit-là une femme d’une quarantaine d’années atteinte d’Alzheimer. SubhanaLlah — une maladie qui touche plus particulièrement les personnes d’un âge avancé, mais Allah est capable de tout. La vieillesse n’est pas la seule cause de la détérioration de l’humain. Tout peut arriver, et la gratitude, la bonne gestion du temps est une affaire qui concerne tout le monde.

Nous avons pensé à tout ce que ces personnes ne peuvent plus faire : manger, se purifier, lire. Mais surtout : prier, jeûner, invoquer, donner — et avant tout, croire.

Notre sœur nous raconte qu’un jour, en visitant une chambre, elle vit sur le mur d’une femme âgée un tableau représentant La Mecque avec l’heure. Elle lui demanda si elle savait ce que c’était — la femme ignora totalement quel était ce monument, qu’elle trouvait simplement beau. Quand la sœur lui dit que c’était La Mecque, elle resta silencieuse.

Le lendemain, la sœur voulut revisiter cette femme pour lui parler d’Allah. Allah avait déjà repris son âme. Les questions et les réponses ne seraient plus posées dans ce bas monde.

﴾ Peu s’en faut que, de rage, il n’éclate. Toutes les fois qu’un groupe y est jeté, ses gardiens leur demandent : « Ne vous est-il pas venu d’avertisseur ? » Ils dirent : « Mais si ! Un avertisseur nous était venu, mais nous avons crié au mensonge. » ﴿

Sourate Al-Mulk

Le temps est un bienfait, mais peut être un témoin contre nous

Cette vie est telle un appareil photo jetable : les photos sont en nombre limité, et elles doivent être faites de la meilleure des manières. Car quand l’appareil est jeté et que les photos sont développées, elles restent dans ce livre de souvenirs — et nous serons tous questionnés sur la manière dont nous avons utilisé cet appareil.

﴾ L’ouïe, la vue, et le cœur : sur tout cela, en vérité, on sera interrogé. ﴿

Sourate Al-Isrâ’, 17:36

Comment nous traitons nos aînés

Oui, ce n’est pas facile : promettre de s’occuper d’une personne malade qui répète dix fois la même chose sans jamais écouter la réponse, être réveillé la nuit, devoir changer des couches… Mais n’est-ce pas la même configuration de notre état lorsque nous étions petits ? Qui patiente si ce n’est celui qui est bon ? Qui œuvre et attend la récompense Divine si ce n’est le musulman ?

Peu importe quelles relations nous avons avec nos parents, nos anciens — ce qui importe, c’est que notre cœur soit vivant, et que jamais la rancune ne soit une barrière empêchant la miséricorde de pénétrer en lui. Il y a plein de raisons d’abandonner, mais il y a beaucoup plus de raisons de patienter.

﴾ Ton Seigneur a ordonné de n’adorer que Lui. Il a prescrit d’être bon envers ses père et mère. Soit que l’un d’eux ait atteint la vieillesse, garde-toi de marquer la moindre répulsion à leur égard ou de leur manquer de respect. Parle-leur toujours affectueusement. ﴿

Sourate Al-Isrâ’, 17:23

Qu’Allah fasse miséricorde à nos morts, qu’Allah guide nos aînés, et fasse qu’ils ne soient pas considérés comme une charge pour nous — que nous ne soyons pas non plus une charge pour eux ou pour nos enfants — mais que nous nous aimions en Lui, pour toujours.